vendredi 16 avril 2010

Critique parue dans Passeur de livres sur Œdipe.com

Associer Freud et Don Juan, voilà qui paraît pour le moins aventureux, sinon téméraire. Et, pis encore, prêter à Don Juan des héritiers, « quelle provocation pour celui qui figure par essence l’homme qui, récusant son ascendance, n’aura pas de descendance, le libertin à qui sa quête de jouissance barre tout accès à la rencontre de l’autre et de la temporalité », comme le dit l’auteure dès l’ouverture. En effet, il faut la suivre avec attention dans cette démonstration sans complaisance et implacable qui nous mène sur des chemins qui, disons-le, sont peu empruntés, et jamais, à ma connaissance, avec pareille précision et pareil talent.

Miren Arambourou-Mélèse nous offre un ouvrage passionnant qui, avec une rigueur de pensée remarquable, bat en brèche un certain nombre de lieux communs répétés ad nauseam dans les sociétés d’analystes depuis Freud.

Ce qui est particulièrement novateur et inspirant et qui donne à penser — ce qui est « le plus grand compliment que l’on puisse faire à un livre » —, c’est qu’elle ne s’inscrit pas en pro- ou en anti-conception freudienne de la femme, comme on l’a tellement vu et lu depuis ces dernières années, tant la relecture de la position de Freud est souvent prétexte à jeter le bébé avec l’eau du bain. Son questionnement est beaucoup plus aigu et dérangeant. Sa parfaite connaissance de l’allemand l’amène à redécouvrir les textes d’une façon parfois décapante, ce qui permet de réviser bien des « mécomprehensions ». Ainsi en est-il par exemple du terme « Urheberin » : Freud emploie ce mot pour désigner « celle qui assume la responsabilité de l’acte de mise au monde », « l’auteure originelle », « ce premier autre qui donne les soins nécessaires à sa survie au-delà de la néotonie ». C’est la mère des premiers échanges, selon Winnicott, celle de la préoccupation maternelle primaire, celle qui traduit en termes humanisés les mouvements violemment pulsionnels de son petit. Comme le souligne Miren Arambourou-Mélèse, « ce corps à corps qui semble terrifier tant d’hommes est le premier moment qui humanise le petit mammifère né d’un homme et d’une femme ». Ainsi l’auteure nous démontre-t-elle que Freud, « ce conquistador des zones les plus crues de la sexualité féminine », va se trouver amené à ne penser la transmission qu’en termes d’identification au père, « éliminant drastiquement cet autre de l’engendrement sexué », y compris sous la forme de « l’amour maternel » qu’il considérait pourtant comme dénué de toute ambivalence.

Elle montre, à partir de l’homme Freud et de ce qui transparaît dans sa correspondance — ce lieu où l’on se laisse aller à ses mouvements les plus intimes —, comment sa théorie découle de façon logiquement impeccable de ce qu’il était, homme de son époque qui écrivait à sa fiancée Martha : « Nous devons être d’accord que la tenue d’une maison, ainsi que le soin et l’éducation des enfants, requièrent une personne tout entière et excluent tout gain d’argent. […] Mill a tout simplement oublié, comme tout ce qui concerne le sexuel, que les humains se répartissent entre hommes et femmes et que cette différence est la plus importante qui existe entre eux. […] Si je devais voir en ma tendre bien-aimée une concurrente, je mettrais tout en jeu pour lui faire délaisser cette concurrence au profit de l’activité paisible et sans prétention de ma maison. […] La loi et l’usage ont à accorder aux femmes de nombreux droits qui leur sont encore refusés, mais la situation de la femme ne pourra jamais être autre que ce qu’elle est, une aimée adorée dans sa jeunesse, une épouse vénérée dans sa maturité. »

Ces mots d’un jeune homme impatient et frustré par une longue attente et une longue chasteté, combien ils vont faire sens plus tard quand la rencontre tant attendue aura comme conséquence directe la naissance d’une nombreuse descendance, ces « vers » qu’il faut nourrir, ce qui l’oblige à un travail harassant et occasionne des soucis matériels qui le détournent de tout le temps qu’il voudrait consacrer à sa recherche.

Il est indispensable d’assurer l’ordre qui « garantit la domination des mâles adultes sur les ventres féconds féminins », et ce au prix (lourd pour les générations suivantes) de la mise en place d’une construction sollipsiste et d’un verrouillage tel qu’une pensée différente ne pouvait avoir aucune place.Ceux qui ont tenté de s’échapper l’ont payé très cher.

Car, comme le dit l’auteure, à l’époque de Freud, « aux femmes maintenues à l’écart de toute réalisation sociale et culturelle, la société patriarcale impose le refoulement de leur énergie pulsionnelle, la soumission aux interdits d’une morale édictée par les maîtres du logos ». Freud n’était pas sans le savoir, lui qui disait que ce qui pouvait le mieux soigner les hystériques, c’était une réussite personnelle.

Les temps ont changé, mais que reste-t-il de cette origine, « quels restes non élaborés avons-nous hérité de nos pères, pour qu’ils ravagent ainsi les espaces d’échanges de travail et de transmission de la psychanalyse que nous nous sommes donnés » ?

Il faudrait pouvoir reprendre pas à pas l’avancée de cette démonstration dans cet ouvrage extrêmement dense et documenté. L’auteure y entreprend d’abord une relecture du mythe de Don Juan, depuis L’abuseur de Séville et L’invité de pierre de Tirso de Molina, le Don Giovanni de Da Ponte et Mozart et, enfin, le Dom Juan de Molière.

On sait que Freud ne s’est pas tellement intéressé à Don Juan, bien qu’il ait en son temps soutenu le travail de Rank sur « Don Juan et son double ».Cette partie du livre de Miren Arambourou-Mélèse aurait pu constituer un ouvrage à elle toute seule. L’auteure s’attache à montrer que se révèle, dans ce mythe, la « faille abyssale sur laquelle est édifié le système patriarcal ». Exclure la mère du « système symbolique d’affiliation » laisse en lice deux puissances qui sont amenées inéluctablement à s’affronter. Seul le meurtre du père ou la soumission stérilisante sera en alternative pour le fils. Miren Arambourou-Mélèse en montrera les effets meurtriers pour les fils spirituels de Freud.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, Miren Arambourou-Mélèse, à partir de la lecture de la correspondance de Freud, analyse son chemin entre Breuer et Charcot, puis sa relation passionnelle à Fliess et, après l’immense déception de la rupture, la mise en place d’un système théorique défensif qui évitait de s’interroger plus avant sur la faute des pères. Au passage, elle dépoussière avec brio le mythe d’Œdipe. Ainsi, dit-elle, « pour refermer la boîte de Pandore qu’il avait ouverte, Freud se fit statue du commandeur, coffrant sa part de Don Juan de la science ».

Enfin, la troisième partie ouvre la voie à toute une série de conséquences cliniques qu’il faudrait pouvoir travailler point par point. Elle y fait une large part aux avancées de Winnicott, mais aussi se laisse elle-même deviner (ce qui est rare) dans son propre positionnement ainsi que l’espace transitionnel qu’elle est capable de permettre à son patient d’habiter.

Ce livre essentiel est une mine de questionnement qui devrait nous mettre au travail pour longtemps.
Par Laura Dethiville

dimanche 17 janvier 2010

Critique parue dans Che vuoi? N° 32 décembre 2009

Miren Arambourou-Mélèse
Les héritiers de Don Juan
Déconstruire la transmission coupable
Paris Campagne première, janvier 2009




Cela fait maintenant des années que quelque chose s’est grippé dans nos discours : la psychanalyse qui a ouvert tant de voies nouvelles à la pensée contemporaine se trouve de plus en plus souvent transformée en un discours moral au service d’un « ordre symbolique » que le Père et sa majuscule seraient priés de défendre contre le retour de la sauvagerie pulsionnelle. L’expérience clinique est à mille lieues de cela et chaque psychanalyste praticien se dégage fort heureusement d’une telle vision de la psychanalyse pour écouter ses patients. Il reste néanmoins à constater, comme le fait Miren Arambourou-Mélèse, dès l’introduction de son livre, que « le discours de la psychanalyse sert de prétexte à toutes sortes de restaurations dans les domaines les plus divers » (p. 14) : sciences humaines, sociologie, pédagogie, psychologie normative, droit, politique… Et puis, il est vrai – et cela à mon sens est bien plus triste encore – qu’il ne manque pas de psychanalystes qui s’arrangent fort bien de cette situation, publient ou énoncent là où ils travaillent, que, décidément, au nom de la psychanalyse, rien ne va plus dans ce monde où les pères ne tiennent plus leur place structurante et qu’assurément, pour remédier à cela et structurer les sujets, la société ou l’institution doit restaurer cette place d’exception et qu’elle peut compter sur eux… hélas !
Si l’ironie est absente du livre de Miren Arambourou-Mélèse c’est qu’elle a le courage d’aborder cette question de front, et ne recule devant aucune difficulté pour affranchir le discours de la psychanalyse de ce qui l’enserre et l’étouffe depuis trop longtemps, de ce qu’elle appelle « la transmission coupable ». Et l’idée a la force d’un concept qui soulève les montagnes.
La « transmission coupable que l’auteure s’attache à dégager et à déconstruire tout au long de son texte, est adossée à la fois sur l’état de la société patriarcale du début du XXe siècle, sur l’histoire personnelle du fondateur de la psychanalyse et sur l’histoire de la psychanalyse elle-même dans lesquelles la figure du père domine outrageusement. L’universalisation par Freud du complexe d’œdipe rend cependant quasiment impossible son déchiffrement comme celui de la faute du père, d’ailleurs, qu’il s’agisse de celle du propre père de Sigmund Freud ou de celui du roi de Thèbes, Laïos, à l’origine de sa boiterie. Bien au contraire, elle parfait l’érection de la figure d’un père tout puissant, d’un Père majuscule. Les fils, aux prises avec le désir de posséder leurs mères et de supprimer leurs pères, seraient donc tous frères en culpabilité d’avoir conspiré et accompli le meurtre du père de la horde ; ils seraient plus ou moins liés ensemble par la culpabilité et la honte qui les dominent désormais, comme dominait la figure du père. Considérée comme un mythe fondateur de la civilisation, cette construction freudienne de la généalogie de la transmission a un nom désormais commun, l’œdipe, et Miren Arambourou-Mélèse de se demander si elle ne gagnerait pas à être interrogée. Elle avance alors que la figure de Don Juan, celui qui tente d’échapper à la soumission et de vivre l’amour sans culpabilité, est peut-être plus adéquate pour rendre compte de notre modernité libérale, figure qui serait comme refoulée par celle d’Œdipe, si prégnante. Avec Don Juan, il n’est plus de restauration du Père majuscule qui soit envisageable, il a découvert une liberté à laquelle nul ne saurait lui faire renoncer. Mais Don Juan ne se reconnaît pas de dette envers quiconque, envers aucun de ses parents et ne transmet rien, n’a pas de descendance et s’abîme. « Le mythe de Don Juan révèle la faille abyssale sur laquelle est érigé le système patriarcal : si le nom des pères se transmet par clonage d’honneur en excluant la mère du système symbolique d’affiliation, l’affrontement duel entre deux volontés de puissance est incontournable. À moins de référer toutes relations entre humains à une instance transcendantale et immatérielle » (p. 30) Il reste donc à penser la question de la transmission à quoi Don Juan échoue, à la penser enfin délestée de la culpabilité.
C’est ce que propose Miren Arambourou-Mélèse dans cet essai dont la première partie s’attarde avec érudition sur les tragédies de Tirso de Molina, de Molière et de Mozart et Da Ponte qui ont mis en scène Don Juan.

Au fil de ce livre dense, je me suis arrêté sur les cinq pages consacrées aux thèses de Pierre Legendre développées dans Le crime du caporal Lortie. Miren Arambourou-Mélèse y écrit que « dans l’acte psychopathologique du jeune militaire [son irruption en armes au Parlement du Québec pour en tuer le président, irruption au cours de laquelle il tua trois personnes], il [Pierre Legendre] voit le symptôme du désêtre généralisé d’une société qui aurait perdu ses repères humanisants parce qu’elle a mis en question la prééminence patriarcale » et appelle à la restauration de « l’office du père » (p. 154). Elle démonte ensuite avec une grande précision ce qu’elle appelle donc la tentative de restauration du Père majuscule au nom de la psychanalyse. On me permettra de la suivre dans cette voie et même d’en souligner l’importance, tant la thèse de Legendre fait aujourd’hui encore des émules chez nombre de professionnels des sciences humaines, qu’ils soient juristes, éducateurs ou… psychanalystes. Ce succès reste d’ailleurs pour moi une énigme épistémologique non résolue. À l’inverse de Legendre, donc, Miren Arambourou-Mélèse démontre après d’autres que « la folie de Lortie qui aboutit à l’inéluctable meurtre, ne peut pas faire théorie de la transmission généalogique » (p. 158). Elle ajoute que « Legendre ne peut penser l’inscription transgénérationnelle que dans l’articulation duelle entre un père et son fils, éliminant à la fois l’autre lignée et les autres générations (p. 157), et annonce déjà en filigrane sa propre théorie de la transmission où les femmes (« l’autre lignée ») ont toute leur place : c’est le « chiasme des lignées » qui ouvre le petit d’homme à l’altérité. Ainsi nous faut-il « imaginer un principe de parentalité qui inscrive l’un et l’autre géniteurs dans le « pas tout » (p. 158) écrit-elle encore.
L’auteure peut alors avancer que ce n’est plus la loi du père qui rend à elle seule la transmission possible, mais plutôt son entame. Miren Arambourou-Mélèse reprend ici un article de Michèle Montrelay publié dans Che vuoi ? et le cite : « ce père ne prétend pas tout avoir, tout savoir, il se reconnaît entamé » écrivait Michèle Montrelay à propos du père du petit Hans. « Qui ne sait, soulignait-elle, que le père qui contraint en direct l’enfant qu’il veut tenir à sa merci, qui lui impose une loi qui ne l’est pas, d’ailleurs, pour autant qu’elle s’imprègne de son bon plaisir, ce père là fait des ravages. Il ne laisse derrière lui que ruine, révolte, mensonges, dénégations, impuissance donc à faire alliance avec une loi qui repose ou pacifie. » .
« Serait-ce le propre d’une discours féminin que de considérer que la loi « repose et pacifie » ? (p. 169) interroge alors Miren Arambourou-Mélèse. Voilà une question qu’on n’a pas l’habitude de lire, tellement soumis que nous sommes à un seul rapport à la loi qu’on rencontre généralement sous les figures de la soumission, de la rébellion ou de la perversion. Ici les choses peuvent se nouer autrement où l’entame reconnue du père rend à chacun la possibilité d’être son digne héritier. « Un père qui transmet sa part de masculin à partir de son entame ne fait pas barrage mais lien au féminin » (p. 170) ajoute-t-elle, nous invitant à renouveler des conceptions trop ancrées dans un schéma œdipien simplificateur. « L’entame du père, son statut d’humain limité, écorné de son prestige et de son charme, décolle son fils de sa personne et de l’amour qu’il lui inspirait ». Une figure nouvelle où le « pas-tout » de chacune des lignées serait opérateur de la transmission entre les générations se dessine alors très progressivement dans ce livre…
Et s’il est patent que nous vivons dans un monde où les discours du « tout » se multiplient, qu’ils prennent les forme d’un tout-politique, d’un tout-économique ou encore d’un tout-génétique inentamables, la pensée de Miren Arambourou-Mélèse nous ouvre de nouveaux espaces éloignés du tout-psychanalytique prêt à penser et ouverts sur une pensée de la différence et de l’hétérogène.
Mais il n’est pas certain du tout que ce livre donne lieu à une quelconque disputation, ainsi que l’auteure l’appelle de ses vœux dans son introduction. Les nombreux notaires qui veillent sur l’héritage freudien ne pourront sans doute pas le revisiter jusque là où Miren Arambourou-Mélèse entraîne son lecteur, en passant par la question de la place qu’occupent les femmes dans le discours de la psychanalyse. Reste que ce livre permettra sans aucun doute à chaque psychanalyste qui le lira de ré-interroger des positions qui font dogme et sont au fondement d’un certain nombre de discours de la psychanalyse.
Thierry de Rochegonde
In Che vuoi ? n° 32 Le malaise pervers.
Décembre 2009

critique parue dans le Coq Héron décembre 2009

Miren Arambourou-Mélèse
Les Héritiers de Don Juan
Déconstruire la transmission coupable
Paris, Editions Campagne Première, 2009.

Voici un livre bouleversant. Dans les deux sens du terme. Il bouleverse par la profondeur, la poésie et l’intensité de son dire ; mais il bouleverse aussi bien des certitudes sur lesquelles nous nous reposons sans les avoir jamais vraiment remises en question.
A la fois créatif et argumenté, polémique et objectif, respectueux et iconoclaste, c’est un de ces livres que l’on ne peut lire que très lentement : il faut à chaque instant le poser pour penser, mais aussi pour rêver.
Pourquoi ce titre étrange « Les héritiers de Don Juan » et le sous-titre plus étrange encore : « déconstruire la transmission coupable » ? Quels héritiers ? Quelle transmission ? Quelle culpabilité ? Et surtout, quel(s) rapport(s) avec la psychanalyse ?
La lumineuse introduction en forme d’ouverture nous donne quelques clés, mais il serait dommage de donner dans ce court article de brèves réponses à ces questions alors que tout l’ouvrage, dans un tissage savant où se mêlent histoire, sociologie, littérature, philosophie, linguistique, poésie, nous amène peu à peu, dans un cheminement socratique, à nous interroger et à reconnaître le bien-fondé des propositions suggérées par Miren Arambourou-Mélèse. On voit là le développement d’une pensée sûre de son but mais qui s’autorise avec volupté un très grand nombre de détours et de méandres car, indépendamment de la ligne générale – le postulat inexprimé sur lequel repose l’invention freudienne et sa remise en cause -, nombre de chemins de traverse nous sont offerts sur lesquels il fait bon s’aventurer, et qui chacun débouche sur de vastes perspectives. Je n’en citerai que quelques uns mais je laisse au lecteur le plaisir d’en découvrir bien d’autres.
L’histoire tout d’abord, en commençant par l’histoire du personnage Don Juan situé dans ses différents « environnements », de l’aube du classicisme à l’aube du romantisme en passant par le siècle des Lumières. Et peu à peu émerge de cette étude, qui semble au début uniquement historique, littéraire et musicologique, la personne derrière le personnage, le sujet au sens analytique du terme, avec sa méconnaissance et son déni de l’autre dans ce qu’il a de plus autre, déni de la différence des sexes, de la différence des générations.
Puis l’histoire personnelle de Freud, à la fois ancré dans sa lignée et advenu dans un siècle où la science et la croyance en son infaillibilité ouvraient tant de nouvelles portes, la manière dont lui-même en a ouvert certaines et refermé d’autres ; les hypothèses qui nous sont présentées à cet égard à travers sa correspondance avec sa fiancée Martha, son ami Fliess, puis Jung et Ferenczi.
Et donc l’histoire du mouvement analytique : une observation quasi botanique de la naissance et du développement de cette plante étrange : la théorie freudienne, le terreau où elle a poussé, les idées qui l’ont arrosée, les catastrophes météorologiques qu’elle a traversées et les virus qui l’ont attaquée.
La manière dont l’auteur évoque les grands théoriciens est à cet égard exemplaire ; un autre sous-titre de cet ouvrage pourrait être « Du bon usage des Maîtres, ou comment n’être ni Echo ni Narcisse ». Ferenczi, Winnicott, Lacan et tant d’autres, chacun vient prendre sa place – on a envie de dire sa juste place – dans cette mosaïque.
Puis l’étude de certains concepts analytiques, notamment la sublimation, sujet ardu s’il en fût. Ici, le style ramassé et pugnace ne rend que plus féconde la question de savoir où se situe « le seuil entre le passage à l’acte et le passage à l’œuvre ».
On comprend aussi, sans que l’auteur y insiste jamais, son intérêt, à travers sa connaissance de l’Europe centrale, de la langue allemande et de la linguistique, pour une autre différence que celle des sexes et des générations, différence peut-être beaucoup plus difficile à théoriser car beaucoup plus difficile à saisir : les chemins divergents que peut prendre la pensée pour des personnes de langue différente, différence qui apparaît au grand jour seulement quand la langue offre, pour certains mots (Schuld, par exemple) une polysémie particulière ; mais ces mots ne sont que la partie visible de l’iceberg. Encore un point sur lequel on peut longuement réfléchir.
D’ailleurs les écrivains, les penseurs, les poètes dont les citations émaillent le livre nous le rappellent à chaque instant : notre héritage, notre richesse sont bien plus vastes que ce qu’une certaine théorie, exprimée dans une langue sclérosée, pourrait le faire croire.
Et j’en viens à ce qu’on pourrait appeler un féminisme de bon aloi. Le terme de « féministe » a reçu des connotations si péjoratives qu’on hésite à l’employer à propos de cet ouvrage. Et pourtant… La plupart des femmes analystes ont critiqué la notion freudienne d’envie du pénis. Mais qui, jusqu’à aujourd’hui, a osé, pour « déconstruire la transmission coupable », construire un ouvrage démontrant que la théorie freudienne est fondée tout entière sur le patriarcat. Car c’est là le fil rouge, tout au long de ces considérations : pour les nombreuses raisons évoquées, le choix par Freud du patriarcat pour référer la théorie qu’il élabore, « la mise hors jeu du féminin » nous dit l’auteur, ce continent noir qui trouve ici sa cartographe.
Et c’est ainsi que l’auteur nous amène, avec une lenteur et une subtilité qui rendent la découverte ultime encore plus troublante, à l’objet du livre : les sources profondes de la théorie freudienne, et ses torrents qui ont dévasté tant d’institutions.
Mais heureusement le livre ne s’en tient pas là, nous accompagnant au-delà de la « déconstruction » qu’évoque le sous-titre. Il y a également une construction à l’œuvre tout au long de l’ouvrage. Et à cet égard, il aurait pu s’intituler, lui aussi, « Guerre et Paix ». Car outre la démonstration savante, la critique subtile et les allusions ironiques, par delà l’évocation lucide de luttes sans merci, apparaît en filigrane la question : les choses ne pourraient-elles pas être autrement ? Ce livre nous suggère un apaisement (je ne sais pas si l’auteur elle-même a su combien souvent ce mot apparaît sous sa plume), l’apaisement que pourrait apporter, après tous les ravages institutionnels qu’a provoqués la théorie telle qu’elle est, un renversement de vision, une reprise en compte de la différence des générations, de la différence des sexes, une levée du déni, bref, comme elle le dit, une transmission qui ne serait plus coupable.
Je voudrais lui laisser la parole pour ces quelques lignes qui constituent en quelque sorte le noyau de sa réflexion : « La puissance de la mère, c’est de guider le nouveau-né, au delà de l’odor di femina qui éveille son appétence, vers l’apaisement de ses tensions pulsionnelles, en lui prêtant un bout de corps, auquel elle ne se réduit pas. Confronté à la dualité paradoxale de l’objet de son désir, l’enfant fait l’expérience apaisée de la désillusion : l’objet d’apaisement pulsionnel que son avidité veut ingérer tout entier survit à sa destructivité pour autant qu’il appartient à une autre (la mère). La mère de la préoccupation primaire accueille sans en être détruite la voracité de ce nourrisson qu’elle reconnaît comme autre et sien à la fois. Ce corps à corps qui semble terrifier tant d’hommes est le premier moment qui humanise le petit mammifère né d’un homme et d’une femme » (p. 165)
« L’expérience apaisée de la désillusion », n’est-ce pas l’excellente définition d’une psychanalyse réussie ?
C’est dans l’audace paradoxale de cette pensée dialectique que ce trouve le secret de ce livre fascinant, qui touche à tous les domaines de notre monde « postmoderne » et qui, tout en nous donnant à réfléchir à chaque instant sur toutes les facettes de l’humain, nous apaise, nous aussi : tant de chemins nous sont ouverts pour penser, pour travailler…
Maria Pierrakos
Le Coq Héron n° 199
Erès, décembre 2009.